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L’actualité internationale des derniers mois rappelle que, pour mieux les comprendre, les conflits actuels sont à regarder à travers le prisme de l’histoire. Deux exemples flagrants sont le retour au pouvoir des talibans en Afghanistan après le retrait des forces américaines présentes depuis 2001 et les événements récents en Ukraine qui révèlent une zone géopolitique très fragile issue de l’effondrement de l’URSS en 1991. Tentons un flash-back sur ces deux régions qui sont des pièces maîtresses du grand jeu d’échecs mondial.


Il y a 30 ans, l’URSS disparaissait…

et surgissaient de nouvelles zones de tension

En décembre 1991, l’Union des républiques socialistes et soviétiques s’effondrait, après presque sept décennies d’existence. De ce vaste territoire sont apparus quinze États reconnus par l’ONU, gardant encore pour certains des traces de leur histoire soviétique. Après les premières années de transition économique chaotique, l’attrait politique vers l’Ouest de ces nouveaux États a suscité une certaine appréhension chez les Russes. Batailles d’influence et tensions ethniques diverses ont ainsi émaillé les 30 années suivantes.

Mosaïque soviétique de Lénine, © soviet-artefacts

Rappelons que l’URSS fut un immense territoire sans frontières. Plus de 100 ethnies ou nations différentes y vivaient, les plus connues étant les groupes majoritaires des 15 républiques : Russes, Géorgiens, Estoniens, Tadjiks ou Moldaves… sans oublier les nombreuses autres ethnies comme les Daghestanais, les Ingouches, les Tchétchènes, les Tatars ; ainsi que de nombreux peuples autochtones de Sibérie : les Yakuts, les Inuits ou les Nenets. Ces populations étaient cependant mixtes et chaque citoyen possédait le même passeport soviétique, jouissant des mêmes droits.

L’URSS se présentait comme un État fortement centralisé dont les décisions stratégiques étaient prises par le Comité central du parti communiste à Moscou. Les plans quinquennaux rythmaient une économie planifiée. La priorité était donnée à l’industrie, surtout l’industrie lourde, afin de rester compétitif dans la course aux armements. La richesse des différentes régions ne dépendait pas nécessairement de leurs ressources naturelles ni de ce qu’elles produisaient mais bien de ce qui leur était alloué à partir du budget central de l’État. Lorsque l’économie centralisée s’écroule en 1991, alors que chaque république quitte soudainement le centre décisionnel en prenant son autonomie, se produit instantanément une rupture du commerce, conséquence de l’instauration de barrières douanières. Le plan quinquennal n’existe plus, personne ne sait comment obtenir les matières premières, combien produire et où écouler la production.

Coïncidant avec cette dislocation économique, les politiques de perestroïka et de glasnost initiées par Mikhaïl Gorbatchev depuis 1985 vont donner la possibilité aux populations diverses de l’URSS de revendiquer leur autonomie. Ainsi, des tensions et des conflits naissent entre des groupes qui vivaient dans une relative bonne entente jusqu’alors. Nombre de ces troubles perdureront et marqueront l’actualité internationale jusqu’à nos jours.

Le cas de l’Arménie
Dès 1988 et jusqu’en 1994, une guerre éclate, opposant l’Arménie, la plus petite des 15 républiques, à l’Azerbaïdjan pour l’autonomie du Haut-Karabakh, une région d’Azerbaïdjan peuplée majoritairement d’Arméniens. Ainsi, un mois avant la déclaration d’indépendance du 21 septembre 1991, l’Arménie se trouve dans une situation délicate, affaiblie premièrement par la guerre du Haut-Karabakh, mais aussi par le terrible tremblement de terre de décembre 1988 qui a provoqué la mort de 25 000 personnes. Si, durant la période soviétique, l’Arménie avait été l’une des républiques les plus industrialisées de toute l’URSS, en 1991, la quasi-totalité des usines s’arrêtent immédiatement avec la disparition du plan quinquennal soviétique et l’anarchie qu’elle provoque, ce qui entraîne l’arrêt de l’approvisionnement en matières premières par les autres républiques. Le secteur industriel est précipité dans la spirale du chômage. Le rouble soviétique n’ayant plus cours, l’Arménie introduit alors sa monnaie nationale, le dram, qui est immédiatement dévalué. De nombreux Arméniens perdent ainsi les économies de toute une vie et beaucoup choisissent l’exil économique, un phénomène qui se répandra dans un grand nombre des nouvelles républiques. En 2020, le conflit du Haut-Karabakh renaît suite à une escalade de violence entre soldats azerbaïdjanais et arméniens qui aboutit à une guerre de 44 jours au terme de laquelle l’Arménie perd le contrôle d’une majeure partie du Haut-Karabakh.

Des soldats du territoire séparatiste azerbaïdjanais du Haut-Karabakh défilent à Stepanakert.

La poudrière ukrainienne
Un autre exemple qui fait les grands titres depuis 2014 est celui de l’Ukraine. Depuis son indépendance, le pays a oscillé politiquement entre les pro-Occidentaux et les pro-russes, au point que le pays se trouve actuellement pris en otage par un gigantesque bras de fer international entre la Russie et l’OTAN qui risque, suite à l’attaque russe déclenchée en février, de se muer en guerre mondiale. Il est important de rappeler que la république d’Ukraine constituait un atout majeur pour l’URSS, ceci grâce à son industrie florissante et à sa production agricole qui lui a donné pendant près de 70 ans le qualificatif de grenier à blé soviétique. Secouée par des manifestations de grande ampleur en 2014 entraînant la fuite du président pro-russe Viktor Ianoukovytch, le pays a subi un changement de régime, incitant la Russie à reprendre par un référendum non reconnu par l’ONU la Crimée qui abrite depuis des siècles une grande partie de sa marine militaire. L’Ukraine a ensuite été soumis à une guerre civile de basse intensité dans la province russophone du Donbass qui a provoqué la mort de 13 000 personnes et le déplacement de 2 millions, avant que la Russie décide de se lancer dans une campagne militaire contre son voisin quelque jours après avoir reconnu l’indépendance des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk le 21 février 2022.

Afin de faciliter les relations bilatérales, la Suisse représente depuis 2009 les intérêts de la Russie à Tbilissi et ceux de la Géorgie à Moscou

La Russie renaît des cendres de l’URSS
En tant qu’héritière de l’URSS, la Russie s’en sort nettement mieux que la plupart des autres anciennes républiques soviétiques. Si les années 1990 ont également été difficiles sur le plan économique, elle a réussi à maintenir son importance diplomatique. Moscou a hérité du siège de membre permanent du Conseil de sécurité et est resté un poids lourd dans la géopolitique mondiale. Elle a cofondé, avec la Biélorussie, la Communauté des États indépendants, comprenant en tout 9 des 15 républiques de l’ex-URSS, afin que les pays puissent commercer entre eux. Moscou est également au centre de la création en 2015 de l’Union économique eurasiatique, zone de libre-échange entre la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l’Arménie et le Kirghizistan.

Le rôle de la Suisse dans la région
Les services diplomatiques suisses ont été largement sollicités depuis la fin de l’Union soviétique. La Suisse a joué un rôle de médiateur dans les négociations entre l’Arménie et la Turquie pour normaliser leurs délicates relations bilatérales. Il est à noter qu’elle entretient de relativement bonnes relations avec la Russie. Dans la continuité de son rôle pacificateur international, la diplomatie suisse offre ses bons offices à la Russie et à la Géorgie, notamment à la suite de la guerre d’août 2008 entre ces deux pays. Cette guerre a résulté des conflits en Abkhazie et en Ossétie du Sud, deux régions peuplées par une quasi-majorité de Russes, qui ont fait sécession de la Géorgie à la chute de l’URSS. Afin de faciliter les relations bilatérales, la Suisse représente depuis 2009 les intérêts de la Russie à Tbilissi et ceux de la Géorgie à Moscou.

Toujours concernant ces deux pays, les diplomates helvétiques ont permis en 2011 de résoudre une impasse en inventant un concept de douane dématérialisée entre les deux pays qui ne reconnaissent pas leurs frontières aux mêmes endroits. Cette solution permit à la Russie de rejoindre l’OMC et à la Géorgie d’exporter de nouveau son vin vers la Russie. Poursuivant sa longue tradition en matière d’encouragement au dialogue, la diplomatie suisse a également initié et facilité en septembre 2019 une rencontre en marge de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York entre Sergueï Lavrov et David Zalkaliani, les ministres russe et géorgien des Affaires étrangères.


Distribution d’aide humanitaire à Kondôz, Afghanistan, © Wanman Uthmaniyyah

L’Afghanistan au sein des relations internationales: passé et présent

Tandis que les politiciens se questionnent toujours sur la nécessité ou non de reconnaître le gouvernement taliban, de nombreuses voix se lèvent pour demander à ses dirigeants de prendre en considération les conséquences de leurs décisions pour la population afghane. Quelles ont été les implications des multiples changements de régimes sur le quotidien des Afghans et quel rôle peuvent jouer la Confédération et les organisations basées dans notre pays ?

Le 10 février, une délégation de talibans emmenée par le ministre de la Santé du régime afghan Qalandar Ebad a rencontré à Genève des représentants du DFAE avec l’ambassadeur Raphael Nägeli à leur tête. À l’ordre du jour, respect des droits de l’Homme, droit international humanitaire et protection des civils. Lors de cette visite organisée par « l’Appel de Genève », une ONG œuvrant pour le respect du droit humanitaire international par les groupes armés non étatiques, les talibans ont aussi rencontré des représentants de l’ONU et de MSF. Il est à noter qu’en dépit de tout contact, l’ONU se garde bien de reconnaître le régime taliban, et l’ambassadeur afghan auprès de cette dernière est toujours celui de l’ancien gouvernement. Il avait d’ailleurs demandé à Berne de ne pas rencontrer la délégation venue de Kaboul.

Petit retour historique
L’histoire de l’Afghanistan, dont le nom signifie « le pays des Pachtounes », l’ethnie majoritaire, a été rythmée par des incursions. Au XVIIIe siècle, en se libérant des Safavides et en vainquant l’empire Moghol, les Pachtounes donnent naissance au premier « État afghan ». En 1878, suite à la seconde guerre anglo-afghane, les Britanniques font du pays un semi-protectorat. Après une troisième guerre, en 1919, l’État afghan gagne son indépendance politique.

Pour Olivier Roy, politologue français fin connaisseur de la région, qui est venu donner la conférence d’ouverture du Master Moyen-Orient à l’Université de Genève le 19 octobre et qui a répondu aux questions des auteurs de cet article, c’est la politisation de la jeunesse qui a modifié les équilibres stratégiques des années 60. En raison du développement des universités, les étudiants sont devenus une classe significative dans la population urbaine. À partir de 1951, suite à la sécularisation de l’enseignement, les madrasas sont devenues des écoles purement religieuses dédiées à l’islamisation de l’État. Parallèlement, pour obtenir la fidélité des chefs des zones tribales, l’État intègre leurs fils aux rangs de l’armée. M. Roy explique que se développe chez ces officiers un attrait pour des idéaux révolutionnaires. Les communistes prennent le pouvoir en 1978. Dès l’année suivante, les soulèvements se multiplient dans la campagne.

Selon M. Roy, nous n’assistons pas aujourd’hui à une intervention de grande ampleur géostratégique. Mais à l’époque, le rôle des Soviétiques est interprété comme la descente vers les mers chaudes : « Les Américains craignent une jonction entre islamisme et communisme. Il y a donc une double surinterprétation. Une géostratégique, et l’autre idéologique. […] L’idée est de casser l’homogénéité islamique, c’est-à-dire d’empêcher l’Iran de prendre la tête de la cause islamique […] a. Ils voient en les talibans les freedom fighters de la région.

Paradoxalement, la guerre civile débute avec le retrait russe : « L’idéologie disparaît : les pachtounes rejoignent Hekmatyar, les tadjiks rejoignent Massoud […] ». Cette époque de reclassement ethnique a été très mal vécue par les Pachtounes. En 1994, les talibans envahissent le pays par le sud. Ils sont vus comme un élément de stabilisation. Dans les années 90, seuls trois États reconnaissent le régime: les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Après le 11 Septembre, les talibans essayent tout de même de livrer Ben Laden aux Américains. Après une intervention militaire, la stratégie américaine se concentre sur la politique de state-building. Mais cette dernière n’a jamais correspondu aux attentes des Afghans. Aux problèmes d’inefficacité et de lenteur vient s’ajouter la corruption. Les effets pervers du droit d’ingérence ont marqué les populations.

Aujourd’hui, après 40 années d’interventions étrangères, le peuple se préoccupe d’une seule chose : survivre

Aujourd’hui de retour, les talibans vont devenir des partenaires des USA dans leur lutte régionale contre le terrorisme, selon M. Roy. Il prône une reconnaissance collective du nouveau gouvernement à l’ONU. Selon lui, cette reconnaissance du nouveau gouvernement, « un acte unilatéral de constatation et d’acceptation officielle de l’existence d’un nouveau gouvernement », pourrait venir de pays comme la Russie, la Chine, l’Ouzbékistan, le Pakistan, l’Iran, la Turquie… De son côté, grâce à sa longue expérience de bons offices diplomatiques entre pays qui ne se parlent pas, la Suisse pourrait avoir un rôle à jouer en facilitant des rapports essentiels, car l’isolement du pays n’aide en rien la population afghane. Mais une reconnaissance du régime taliban par Berne est actuellement hors de question, comme l’a précisé le DFAE à l’issue de la rencontre. Cette dernière n’était « ni une légitimation, ni une reconnaissance mais une occasion de faire passer des messages », comme l’a précisé l’ambassadeur suisse Nägeli.

Une rencontre pour parler des droits humains
Si l’on s’intéresse aux droits humains, de nombreuses violations sont observées. On peut commencer par le manque de sécurité. En effet, selon le dernier indice mondial de la paix, le pays est classé comme le plus dangereux au monde, à cause d’un sous-sol truffé de mines antipersonnel, de conflits armés et d’attaques et assassinats ciblés. L’ONG à l’origine de la visite a notamment abordé ces sujets avec la délégation talibane, en insistant sur « le respect des normes humanitaires », comme l’a affirmé à la RTS le directeur exécutif de l’Appel de Genève, Alain Délétroz.

La place des femmes est peut-être celle qui a été le plus influencée par les changements de gouvernements. C’est aussi celle que l’on politise le plus aujourd’hui. M. Roy rappelle qu’aujourd’hui les femmes font partie d’un ensemble familial, et sont aujourd’hui pour de nombreux foyers afghans en milieu urbain des cheffes de famille. Le retour des talibans pose une question plus complexe que celle du port du voile : celle de la circulation dans les milieux publics. Car pour aller travailler, les femmes doivent pouvoir sortir librement de chez elles. Leur droit à l’éducation est fondamental, et il est remis en question par le nouveau pouvoir. Or, si les femmes ne peuvent plus étudier, ni travailler, cela engendre de lourdes conséquences sociétales pour le pays. Par conséquent, les conditions de reconnaissance les plus évoquées sont non seulement liées au terrorisme, mais sont aussi liées aux femmes. Dans leurs discussions avec les membres du DFAE, les envoyés talibans ont promis que les filles auront accès à l’éducation publique dès mars. La Confédération, quant à elle, attend de voir les actes.

En résumé, l’histoire de la population afghane a été affectée par les différents régimes, sans qu’on ne demande à la société civile quel est le modèle d’État qui lui conviendrait. Aujourd’hui, après 40 années d’interventions étrangères, le peuple ne se préoccupe que d’une seule chose : survivre. Préoccupation qui semble pertinente au vu des prévisions de l’ONU qui estiment que la moitié de la population, environ 20 millions de personnes, est menacée de famine, d’où une rencontre également avec des représentants du CICR en marge de la venue des talibans à Genève.

Comme l’a montré cette visite, la communauté internationale sera de plus en plus confrontée au dialogue avec le nouveau régime, que cela lui plaise ou non. Les choses étant ce qu’elles sont, même sans reconnaissance, la Suisse peut toujours contribuer à faire passer des messages. Elle a une plus-value à faire valoir sur des thématiques comme le respect des droits humains et du droit international humanitaire et la protection des civils. « On nous écoute sur ces sujets », a déclaré l’ambassadeur Nägeli à l’ATS. Les représentants talibans se sont en tout cas montrés prêts à des compromis, comme l’accès à l’éducation pour les filles. Reste à voir ce qu’il en sera dans les prochains mois.

Dans cette photo d’archive du 2 mai 2021, un drapeau américain est abaissé alors que des soldats américains et afghans assistent à une cérémonie de passation de pouvoir de l’armée américaine à l’armée nationale afghane, au Camp Antonik, dans la province de Helmand, dans le sud de l’Afghanistan.