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Docteur en sociologie, Jean-Yves Pidoux est une personnalité aux  multiples casquettes. Le municipal lausannois est aussi le directeur des Services industriels du chef-lieu vaudois, ainsi que vice-président du conseil d’administration d’Alpiq, entre autres. Il se livre sur son parcours politique et nous fait part de sa vision du développement durable dans le cadre du concept de «smart city»

DOSSIERS PUBLICS. Quels sont les grands défis auxquels vont s’attaquer les Services industriels de Lausanne au cours des prochaines années?

JEAN-YVES PIDOUX. Les défis sont souvent liés à des contradictions. La plus fondamentale est celle-ci: nous ne savons pas comment réconcilier l’urgence des mesures imposées par le changement climatique, l’inertie du système économique international, et la lenteur des effets attendus de ces mesures. Il faut agir de suite, mais dans un contexte global qui n’est pas préparé à endosser des actions pourtant cruciales pour l’avenir de l’humanité – et dont les résultats mettront du temps à se déployer.

Le secteur énergétique doit être réformé à l’échelle planétaire, si l’on veut une société durable. Mais on ne peut s’en remettre aux seuls États – qui se sont jusqu’ici montrés très peu dignes de confiance sur cette question, et qui se font balader par des multinationales irresponsables. Il s’agit donc aussi de relever ce défi à l’échelle locale. À Lausanne, les Services industriels encouragent les économies d’énergie auprès de leurs clients; ils rendent plus efficients leurs réseaux de distribution, ils développent des produits incitatifs; ils s’adaptent aux nouveaux métiers de l’énergie, liés à la production décentralisée, au contracting thermique et solaire, à la mobilité électrique. Et bien sûr les énergies qu’ils fournissent doivent être d’origine renouvelable. C’est le cas de l’électricité lausannoise, qui dès 2020 sera entièrement renouvelable pour les consommateurs fournis par le distributeur que nous sommes. Et nous travaillons à faire croître la production en mains lausannoises: nous disposons d’une usine hydro-électrique à Lavey, qui fournit la moitié de ce que consomment les Lausannois; le reste de l’électricité, acquis sur le marché, est évidemment intégralement renouvelable. Nous voulons davantage de moyens de production, en particulier dans les «nouveaux renouvelables».

Dans le domaine de la chaleur, la mue est plus complexe que dans celui de l’électricité: le mazout assure encore près de la moitié de la chaleur lausannoise, et les Services industriels assurent l’autre moitié avec un réseau de gaz et un réseau de chauffage à distance. Les enjeux sont différents, même si l’objectif est le même: pour le chauffage à distance, il faut tendre vers toujours plus de renouvelable, en particulier à travers la valorisation thermique des déchets, avec aussi l’apport de la biomasse et de la géothermie. Le réseau de gaz doit pour sa part distribuer une proportion croissante de gaz neutre en CO2, qu’il s’agisse de biogaz ou de gaz de synthèse. Mais le chemin est encore long.

Hors énergie, il faut mentionner un troisième domaine dans lequel les Services industriels ont un défi à relever: celui du multimédia. Les propriétaires de téléréseaux de proximité sont à la croisée des chemins. Là, la donne est d’ordre commercial: la clientèle locale est désormais attirée par des offres soumises par des acteurs nationaux et internationaux dont les reins sont autrement plus solides que les nôtres. Il faut espérer que les partenariats conclus à l’échelle régionale suffiront à assurer la rentabilité des réseaux. Il y a là un vrai souci.

Un docteur en sociologie qui maîtrise les subtilités du négoce d’énergie, ça ne court pas les rues. Jean-Yves Pidoux, un caméléon qui sait s’adapter à toutes les situations?

Bien que très attentif à la biodiversité en ville, je n’ai jamais vu de caméléon courir les rues lausannoises. Mais il est vrai que je ne fais pas de selfie…

Humour à part, mon parcours est un bon exemple de ce que sont les aléas et les miracles de la vie politique: on est élu parce qu’on a été candidat au bon moment, parce que le parti a fait une bonne campagne – et, lorsqu’ils ne sont pas sortants, parce que les candidats avaient démontré quelques qualités en tant que parlementaires, ont fait bonne figure dans tel ou tel débat, ont acquis de la crédibilité tant auprès des leurs que d’autres forces politiques. Et lorsque le collège exécutif est formé, on se répartit les dicastères. 

Mon mérite essentiel, en 2006, est que j’avais vu les enjeux, environnementaux et climatiques que poserait le secteur énergétique, mais aussi que la complexité économique et juridique du domaine me faisait envie. Et il ne s’agit pas que de négoce: il y a les questions techniques liées aux réseaux, à leur planification et à leur équilibre, les questions juridiques et économiques liées au fait que le secteur de l’énergie est à l’articulation entre le privé et le public. J’ai bénéficié d’une formidable formation sur le tas, moi qui n’avais pas de titre d’ingénieur, ni de juriste, ni d’économiste. Or, prendre des responsabilités stratégiques dans le domaine énergétique nécessite d’acquérir des compétences dans ces trois secteurs. Ma passion pour l’apprentissage m’a aidé.

Vous êtes aussi vice-président du conseil d’administration d’Alpiq, quels sont les grands projets en cours de réalisation?

Administrateur de société, c’est aussi un métier que j’ai appris en l’exerçant, et qui n’est pas simple, d’autant qu’il entre parfois en contradiction (encore une!) avec le métier politique: en tant qu’élu, on se doit d’informer, et d’être transparent; en tant qu’administrateur, on se conforme à la confidentialité liée au secret des affaires. Ce n’est donc jamais très confortable d’être sommé de se prononcer, en tant que politicien, sur ses activités d’administrateur. Mais il demeure essentiel que, pour ce qui concerne l’énergie tout au moins, les sociétés anonymes dans lesquelles les collectivités publiques détiennent des participations maintiennent un lien avec ces sociétés, y compris au niveau du conseil d’administration.

Alpiq a énormément souffert de l’effondrement des prix de l’énergie sur le marché européen. Elle a dû vendre son secteur de services énergétiques, elle vient de voir évoluer son actionnariat. Tout cela impose une reformulation de la stratégie de l’entreprise. Une nouvelle étape vient d’être franchie avec la décision de sortir de la bourse – la cotation ne fait pas de sens, avec un «free float» à peine supérieur à 10%. Et au chapitre des grands projets, il y a évidemment la prochaine mise en service de la gigantesque installation de pompage-turbinage de Nant de Drance.

Dans quelle mesure pouvons-nous dire que les réalisations de la Grande Dixence et Nant de Drance sont une réponse aux défis posés par la transition énergétique 2050?

Grande Dixence restera la plus grande réserve de capacité en Suisse, cruciale aussi à l’échelle internationale. Nant de Drance (comme l’aménagement des Forces Motrices Hongrin-Léman, récemment agrandi) est une installation de pompage-turbinage qui, dans les conditions actuelles de marché, n’est pas rentable. Mais elle a une importance stratégique qui ira croissant, et dont l’importance économique devra être reconnue. Avec le développement de la production décentralisée et des énergies météo-dépendantes, le réglage assuré par de tels aménagements va être essentiel. Ils avaient peut-être été conçus pour le recyclage de la production nocturne des centrales en ruban. À l’avenir, la complémentarité qu’ils offrent aux énergies intermittentes deviendra vitale. 

Centrale à accumulation de Cleuson-Dixence

En tant que vert, vous êtes pour une électricité écologique, exempte de C02 et durable. Comment concilier tout ça avec la rentabilité?

C’est une question planétaire, qui ne se résoudra qu’à l’échelle mondiale – et c’est d’ailleurs ce qui est angoissant, du point de vue d’une stratégie climatique globale. Le Fonds monétaire international (FMI) a calculé les subventions directes et indirectes aux énergies fossiles. Ces subventions sont monstrueuses: les experts parlent de 5000 milliards de dollars par an. Si ces distorsions étaient abandonnées et si les vrais coûts se reflétaient fidèlement dans les prix, les énergies renouvelables seraient beaucoup plus rentables que les énergies fossiles. Mais évidemment la réintégration des externalités dans une économie largement dépendante des hydrocarbures ne se concrétise pas d’un jour à l’autre. La dépollution et la décarbonation de l’énergie prendront des décennies, alors que, comme déjà dit, nous sommes en situation d’urgence.

Quels sont les projets lausannois qui vous tiennent le plus à cœur, notamment dans le domaine des énergies renouvelables?

Nous avions un projet d’agrandissement de notre usine de Lavey, et j’ai été déçu de devoir le reporter, alors qu’il avait tous les mérites techniques et qu’il était bien préparé. Mais j’ai confiance dans le fait qu’il pourra être réalisé sous l’empire de la nouvelle concession, qui devrait démarrer en 2030.

Dans le domaine des nouvelles énergies renouvelables, la société SI-REN, entièrement en mains lausannoises, peut se prévaloir de belles réalisations dans le domaine du solaire. Des projets sont en cours dans la géothermie profonde. Et puis l’éolien, si prometteur à Lausanne, a encore beaucoup d’obstacles juridiques à franchir, hélas…

Mais il ne faut pas oublier que la stratégie énergétique se fait aussi avec les économies d’énergie. Le programme Equiwatt, que nous avons lancé à Lausanne et qui est repris par de nombreuses communes et par le Canton, est conçu en plusieurs volets: mesures écosociales et informatives, mesures en faveur des PME et du commerce local, actions conjointes avec les grands détaillants. Il s’agit vraiment de faire percoler la citoyenneté énergétique dans le quotidien de la cité.

Enfin, la ville de demain se construit sur de nouvelles bases. Ainsi, les écoquartiers se devront de respecter des standards environnementaux et énergétiques très ambitieux. Aux Plaines-du-Loup, par exemple, le choix de chauffer le quartier avec des sondes géothermiques et la récupération de la chaleur des eaux usées implique aussi la mise en place de nouveaux modèles d’affaires.

Dans le cadre du projet Métamorphose, cet écoquartier va accueillir, sur une surface dʼenviron 30 hectares, quelque 11 000 habitants/emplois, des espaces verts, des installations sportives, ainsi que des équipements publics tels que des écoles, des garderies, des unités dʼaccueil pour enfants et une maison de quartier.

Ci-contre: Forage aux Plaines-du-Loup

Pouvez-vous nous décrire les projets menés par la Ville de Lausanne qui s’inscrivent dans les principes du «smart city»?

La question de la numérisation et de l’intelligence est transversale, et la Municipalité l’a intégrée dans son programme de législature. L’ensemble des activités municipales est concerné, de l’accessibilité de l’administration à l’urbanisme, de la gestion des achats à celle de la mobilité – et même celle du patrimoine arboré!

La numérisation est aussi au centre de l’évolution des Services industriels. La  loi fédérale nous enjoint d’installer des compteurs intelligents – ce qui nous conduit également à revoir l’ensemble des processus de travail, depuis l’installation des compteurs jusqu’à leur relève à distance. Cela modifie toute la relation commerciale avec les clients, et permet aussi une gestion plus fine des flux énergétiques. L’informatisation touche d’ailleurs aussi les équipements lourds des réseaux, comme les transformateurs. On voit également des progrès dans la gestion de l’éclairage public, qui nous permettent de diminuer fortement sa consommation électrique et d’atténuer la pollution lumineuse.

La question de la numérisation et de l’intelligence est transversale, et la Municipalité l’a intégrée dans son programme de législature

Depuis le début de votre carrière politique, quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier?

Même si les lois de la physique sont immuables, le secteur énergétique a énormément évolué depuis mon élection en 2006, à tous les niveaux, législatifs, économiques, techniques. J’ai eu à cœur d’être un partenaire constructif, et j’ai ainsi eu l’immense chance d’accompagner – et d’orienter quelque peu – les évolutions et les enjeux des stratégies énergétiques communales, régionales, cantonales et parfois nationales. À Lausanne, nous avons fait évoluer la structure et la mission des Services industriels, tout en maintenant cette activité, cruciale pour la collectivité, au sein de la sphère publique. Nous sommes véritablement en mesure d’assumer cette double mission, qui consiste à la fois à assurer un bénéfice à la Ville de Lausanne, et à contribuer aux économies d’énergie – alors que celles-ci ont pour corollaire que nous vendions de moins en moins de kilowattheures.

Je dis «nous», car on ne fait pas de la politique tout seul. C’est un ensemble d’actions et de réalisations, qui sont conçues, conduites et réussies collectivement, dans cette architecture sophistiquée en quoi consiste la démocratie. Pour ce qui me concerne, mes interlocuteurs principaux ont bien sûr été mes collègues municipaux et le collège de direction des Services industriels – et puis les conseils d’administration dans lesquels je siège. Pour le dire paradoxalement: ce dont je suis fier, c’est de ne pas avoir à retirer de vanité de ce qui a été accompli. Vous connaissez le concours «ma binette partout» du Canard Enchaîné: c’est une rubrique où sont épinglés les politiciens locaux qui semblent se donner pour mission d’apparaître dans les gazettes du crû. Je perds très volontiers dans ce concours. Une certaine personnalisation de la politique est indispensable, mais c’est un sous-produit de la démocratie.

Comment voyez-vous votre avenir à la fin de votre mandat à la municipalité de Lausanne en 2021?

Je veux travailler jusqu’au dernier jour de la législature et laisser une organisation efficiente et sereine à la personne qui me succédera à cette charge. Ensuite, je suis plutôt du genre «servir et disparaître», et je me réjouis de consacrer du temps à mes proches. Mais j’ai entendu dire que la dépression menace les retraités; je vais tenter de faire en sorte qu’elle soit aussi courte et peu profonde que possible. En tous cas, je ne me fais pas d’illusion sur l’utilité que je présenterai lorsque je ne serai plus visible sur les radars gouvernementaux et stratégiques: elle tendra rapidement vers zéro. Tout au plus pourrais-je me prévaloir, pendant quelque temps du moins, d’une bonne connaissance des complexités techniques, économiques et environnementales qui sous-tendent la thématique énergétique. Et j’ai amassé assez de notes et d’observations pour m’imaginer les rassembler en une réflexion et une analyse qui pourraient intéresser le public. Un si long séjour dans la politique et dans les stratégies énergétiques vaut peut-être d’être raconté. Peut-être.