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Jamais dans leur histoire pourtant jalonnée de clivages, les États-Unis n’ont paru si farouchement divisés qu’en cette fin d’année 2020. Une dissension exacerbée lors de la campagne présidentielle, qui s’est déroulée dans une atmosphère chaotique, presque surréaliste, entre crise sanitaire, crise sociale et scandales politiques. Retour sur quelques mois proprement kafkaïens, qui ont vu la première puissance mondiale vaciller sur son socle. Le début de la fin ?

C’est devenu systématique : chacun des candidats blâme l’autre pour les catastrophes sociétales qui s’abattent sur le pays de l’Oncle Sam. Joe Biden accuse Donald Trump d’avoir géré la crise du coronavirus de la façon la plus inepte qui soit et d’être à l’origine des émeutes raciales qui ont secoué de nombreuses grandes villes américaines. Donald Trump, quant à lui, fait porter le poids de 16 années de gestion du pays par les administrations Clinton et Obama au candidat démocrate, qui, selon lui, a mené le pays à l’appauvrissement de la famille américaine moyenne, laquelle constitue sa base électorale.

À cela se sont ajoutés des scandales qui font du Watergate ou du Monicagate de simples petites incartades. La présidence de Trump a été empoisonnée dès ses premiers jours par la menace d’un « impeachment » de la démocrate Nancy Pelosi, Présidente de la Chambre des représentants, un poste qui la place en troisième dans l’ordre de succession présidentielle.

À peine intronisé, Trump est en effet accusé par l’opposition d’être un agent à la solde de Vladimir Poutine : il aurait prétendument remporté les élections -contre toute attente- grâce à l’aide de hackers russes, menant à la démission Michael Flynn, son Conseiller à la sécurité nationale, en février 2017. Les tentatives de destitution pour collusion avec la Russie n’aboutissent cependant pas, jusqu’à ce qu’une procédure formelle soit lancée en décembre 2019 dans le cadre d’une autre affaire d’ingérence étrangère, cette fois en rapport avec l’Ukraine : Trump aurait fait pression sur l’exécutif ukrainien pour lancer une enquête sur Joe Biden, ainsi que sur son fils Hunter.

Son procès en destitution devant le Sénat aboutit à son acquittement mais la même affaire rebondit une quinzaine de jours avant les élections de la façon la plus rocambolesque possible : un ordinateur portable ayant supposément appartenu à Hunter Biden atterrit entre les mains de Rudy Giuliani, ancien maire de New York et avocat de Donald Trump. Selon l’avocat, des preuves ont pu en être extraites attestant qu’Hunter Biden aurait été embauché en 2016, peu après la révolution ukrainienne, par la principale firme d’énergie d’Ukraine. Ce afin de bénéficier de l’appui et l’influence de son paternel de Vice-président pour l’obtention de contrats énergétiques. Dans un renversement accusatoire par rapport à la procédure de destitution 11 mois plus tôt, Joe Biden aurait ensuite ordonné et obtenu le renvoi d’un Procureur ukrainien en charge d’une enquête sur la légalité de l’élection de son fils à la tête de la Société.

L’information est alors divulguée par le New York Post, un quotidien réputé conservateur, mais elle est passée sous silence par les principaux médias américains et se voit même censurée sur Twitter et Facebook, ce qui soulèvera un débat houleux quelques jours à peine avant les élections.

Guerre de l’information
Cette affaire révèle la guerre d’information (ou de désinformation ?) que se livrent les deux camps. En effet, une fracture importante s’est créée dans les médias, où la majorité des journaux et chaînes d’information « mainstream » soutiennent ouvertement Joe Biden alors que quelques rares titres, le plus connu étant Fox News, se sont rangés du côté de Trump.

Un joker loufoque et perturbateur est apparu sur internet, le phénomène Qanon, qualifié de diffuseur de théories de la conspiration par la grande majorité de la presse internationale, mais qui semble cependant jouir d’un soutien populaire non négligeable de la base « trumpiste  ». Ce média idolâtre le Président et diffuse des messages cryptiques, basés sur des « memes », qui annoncent depuis plusieurs années l’arrestation imminente d’Hillary Clinton et de Barack Obama, pour ne citer qu’eux, les accusant d’appartenir à un grand réseau pédo-sataniste ayant formé un «  gouvernement fantôme mondialiste  ». Bref, du grand guignolesque qu’on a du mal à imaginer de ce côté de l’Atlantique. Questionné par la presse à ce sujet, Trump rétorque ne pas savoir grand-chose de ce mouvement, mais que «  s’ils sont contre les pédophiles, alors cela ne peut faire de mal à personne…»

En cette fin d’année 2020, les États-Unis sont si profondément et si complètement divisés que la question est maintenant de savoir si le pays peut survivre tel qu’il est à des élections aussi inédites.

Ces absurdités alimentent le climat exécrable qui empoisonne la vie politique américaine, sur fond de crise sanitaire et de tensions sociales extrêmes. Depuis les manifestations déclenchées par la mort quasi en direct de George Floyd, un afro-américain étouffé sous le genou du policier blanc Derek Chauvin le 25 mai, le pays a vécu de violents épisodes de contestation sociale avec le retour en force du mouvement Black Lives Matter, souvent accompagnés d’émeutes inédites. Selon une estimation faite en septembre, les incendies criminels, le vandalisme et le pillage ont causé 1 à 2 milliards de dollars de dommages entre le 26 mai et le 8 juin seulement, faisant de cette phase initiale des troubles civils la plus coûteuse enregistrée dans l’histoire des États-Unis.

Au delà des antagonismes raciaux, lourd héritage de l’histoire des États-Unis, ces événements dramatiques polarisent les partis politiques. Les États gouvernés par les démocrates sont jugés laxistes par les partisans républicains dont une partie se prépare ouvertement à prendre les armes, laissant présager une possible guérilla urbaine, voire une guerre civile.

Les candidats se sont clairement exprimés à ce sujet. Donald Trump accusant les émeutiers d’être une bande armée « d’antifas » à la solde des gouverneurs démocrates , alors que Joe Biden a fait porter la responsabilité des troubles sur la politique raciste de son adversaire.

Cet antagonisme populaire se manifeste par un curieux phénomène peu relayé par les médias. Depuis plusieurs années, on observe une migration inter-état non négligeable basée sur des couleurs politiques qui voit des familles « trumpistes » se déplacer vers le centre du pays et s’éloigner des côtes. Ainsi, une partition claire du territoire en deux zones politiques se dessine peu à peu : les deux bandes côtières atlantique et pacifique résolument démocrates et progressistes formant la première, l’autre étant la partie centrale, majoritairement républicaine et conservatrice.

Deux visions du monde qui s’opposent
Il convient de rappeler, pour conclure, que les deux camps soutiennent chacun une vision du monde et une politique internationale radicalement opposées. La place des États-Unis dans l’ordre mondial est désormais remise en question. Le retrait ou le désengagement progressif de l’Amérique de Trump de grandes organisations internationales comme l’OMS ou l’OTAN, ainsi que de traités commerciaux ou militaires, comme le Traité Ciel ouvert ou le TPP en sont les preuves flagrantes. Sans oublier le climato-scepticisme de Trump, qui va à l’encontre de toutes les démarches entreprises par les institutions internationales pour lutter contre le changement climatique. On pourra aussi citer l’approche très « créative » du Président face à la crise mondiale du Coronavirus qui l’a vu successivement ignorer le problème, le prendre à bras le corps, attraper le virus puis ressortir de l’hôpital quelques jours plus tard avec un remède miracle, laissant présager des milliards de bénéfices au producteur du médicament.

Les démocrates ont soutenu que si Trump était réélu, tous les efforts pour placer les États-Unis au cœur du pouvoir mondial entrepris depuis le milieu de XXe siècle seraient réduits à néant. « Keep America Great ! », le nouveau slogan de Trump (après « Make America Great Again »), sonne complètement faux à leurs oreilles. Une chose est certaine, les grands complexes militaro-industriels qui tirent des profits astronomiques de la présence militaire américaine planétaire et les grands bénéficiaires de la politique mondialiste née de l’après guerre froide ne laisseraient pas fondre cet héritage sans broncher.

Le plus préoccupant est de constater à quel point chaque candidat et la base qui le soutient ont été jusqu’au bout persuadés de l’emporter. Les deux candidats l’avaient bien annoncé, la victoire de l’opposant serait considérée comme une « fake news », ne laissant pas présager d’une période post-électorale de tout repos. En effet, deux semaines après les élections présidentielles, la tendance prévue ne fait que se confirmer: suite à une semaine chaotique, Joe Biden a été proclamé le vainqueur par tous les grands médias mondiaux tandis que Donald Trump affirme avoir été victime d’une gigantesque fraude qu’il entend démonter avant la fin de l’année. Pendant ce temps, les démocrates se préparent à investir la Maison Blanche le 20 janvier, avançant déjà une liste de noms constituant la nouvelle équipe dirigeante. En réponse, Trump a limogé le 9 novembre son secrétaire à la Défense Mark Esper, qui s’était jusqu’à présent opposé à l’utilisation de troupes dans les rues américaines. Un acte qui amène plusieurs grands médias américains à méditer sur les dangers du dernier combat d’un président refusant d’accepter la défaite.

En cette fin d’année 2020, les États-Unis demeurent si profondément et si complètement divisés que la question est maintenant de savoir si le pays peut survivre tel qu’il est à des élections aussi inédites. Les semaines, voire les mois qui viennent, nous l’apprendront.